Textes

Démarche artistique, Sorane Rotellini,
cosmogonie d'un monde en mouvement et en germination.

C’est par une pratique artistique cosmogonique, qu’émerge un monde en germination et en mouvement. A partir d’observations, de recherches et de sensations, s’élabore un questionnement autour de la complexité et la richesse du monde vivant.
A travers ma production (dessins, peintures, installations, vidéos, performances) je donne à voir les intériorités et les invisibilités des phénomènes afin de mettre en tension les forces en action inhérentes à la condition de vie et de son milieu : attirance/répulsion, vie/mort, douceur/violence,force/fragilité, apparence/intimité, masculin/féminin, naturel/artificiel, brisure/réparation, immanence/renouvellement, corps/esprit.

Les médiums physiquement statiques (dessin, peinture, sculpture) concentrent en puissance, comme un potentiel, cette force vitale dans leur vie plastique et leurs figures de biologie imaginaire. S’élabore ainsi un travail en série qui participe à cette recherche sur les liens, les flux, les fluides, les transformations, les circulations entre les règnes animal, végétal, humain, minéral et astral. Par la vidéo/performance se déplace le lien vivant vers l’interaction entre humains. La structure du monde, matérielle et immatérielle répond à un énorme champ d’évènements qui s’interpénètrent au travers d’une multitude d’interactions, à intensité variable et en mouvement perpétuel.

Une attention toute particulière est portée sur les choix des matériaux qu’ils soient principalement, récupérés, cueillis ou recyclés (fils, laine, cire, terre, plumes, graines…). J’interviens a minima, répétant certains gestes minutieux, parfois jusqu’à l’usure (grattage, perforation, accumulation de motifs, broderie) mettant en avant un long processus qui invite à la méditation.

Mon travail cherche à travers différents médiums la complexité du vivant pour toucher l’Homme « poïesis » qui est en chacun de nous, animé de ses émotions, de son genre, de ses apparences, de sa sexualité et de sa relation éthique aux êtres et à la nature.

« Le vivant, ses échanges d’énergie, mélanges, fécondations, disséminations, interactions intérieur-extérieur, individu-milieu, est le fil directeur de la plasticienne Sorane Rotellini, à l’œuvre patiemment tissée comme par le temps long de la nature, entrelacs fermés par une forme, mais ouverts à la reprise et la création de formes nouvelles. Puissance de formation, transformation et création, un élan vital s’y ressent profondément… ».

Michaël Hayat, philosophe du vivant et de l’art, ex-chercheur en esthétique.


Podonipsie,
Michaël Hayat, philosophe du vivant et de l'art, ex-chercheur en esthétique. 

Vidéo/Performance

Sorane Rotellini

Le vivant, ses échanges d’énergie, mélanges, fécondations, disséminations, interactions intérieur-extérieur, individu-milieu est le fil directeur de la plasticienne Sorane Rotellini, à l’œuvre patiemment tissée comme par le temps long de la nature, entrelacs fermés par une forme, mais ouverts à la reprise et la création de formes nouvelles. Puissance de formation, transformation et création, un élan vital s’y ressent profondément… 

Est-il à l’œuvre dans la nature ?… Ce que l’art donne à ressentir, la biologie ne peut le vérifier. Enracinées dans un fond commun, les deux approches de la vie, artistique et scientifique, bifurquent à cette croisée des chemins : entre vécu intime des sensations, sentiments, imaginations et sciences du vivant. Seule une philosophie biologique, le « vitalisme », les réunit. Inconsciemment, comme animé d’une force qui lui insuffle l’élan, l’ébauche, l’oriente et peut-être lui souffle certaines reprises, transformations, efflorescences imprévues, elle sous-tend le geste de l’artiste. malgré toute sa maîtrise formelle : si l’on est loin ici de « l’art conceptuel », on l’est tout autant de « l’art brut » malgré l’enracinement commun dans le matiérisme, comme de « l’art informel » d’un Fluxus, malgré l’inspiration commune de ce monde polymorphe au nom polysémique : « la vie ») Nulle application de théories ou concepts, comme le précise Sorane Rotellini, mais expression de « l’intuition » (Bergson, philosophe vitaliste) ou de « l’instinct artiste » (Nietzsche, philosophe vitaliste). Ce vitalisme s’oppose à la réduction de la vie de la nature, du corps et de l’esprit à un strict fonctionnement mécanique : rien de moins informatique que ces réseaux, rhizomes (Deleuze, philosophe vitaliste) de racines vivantes, rien de moins virtuel que ce potentiel, comme une résistance de la vie au devenir-écran et au devenir-machine. Mais la vie est aussi révélatrice et créatrice de formes comme en puissance dans la matière et cette puissance n’est pas expression du chaos : cet art n’y puise pas seulement sa spontanéité jaillissante et disséminante, mais aussi sa tisseuse méticulosité, par son savoir-faire et sa maîtrise formelle : si l’on est loin ici de « l’art conceptuel », on l’est tout autant de « l’art brut » malgré l’enracinement commun dans le matiérisme, comme de « l’art informel » d’un Fluxus, malgré l’inspiration commune de ce monde polymorphe au nom polysémique : « la vie ».

« La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (Bichat, médecin vitaliste) et le vivant, cette organisation qui résiste à l’entropie, tendance de la matière au désordre et la dissipation d’énergie, un « équilibre métastable » (Simondon, philosophe vitaliste).

Mais peut-être cette force vitale n’est-elle qu’une projection anthropomorphique sur la nature du corps sentant-pensant de l’artiste : imaginer la nature « artiste » : puissance formatrice, transformatrice et créatrice de formes, comme le faisait déjà Aristote, dont la formule « L’art imite la nature » est bien plus profonde que son interprétation académique, celle d’une fidèle reproduction… 

Pourtant, elle n’est pas plus du ressort de la psychologie que de la biologie : elle se vit dans une expérience singulière irréductible à toute prétention d’objectivité : artistique. 

Les médiums physiquement statiques travaillés par l’artiste (dessin, peinture) concentrent en puissance, comme un potentiel, cette force vitale dans leur vie plastique et leurs figures de biologie imaginaire. 

S’y dessine et exprime le lien vivant entre développement interne d’un individu vivant (du « milieu intérieur », Claude Bernard -en commençant par la cellule) et échanges avec le milieu (ou « milieu de vie »), qui se transformant, les transforment.

Voilà les liens qui tissent toute l’œuvre de Sorane Rotellini, son unité dans la diversité, propriété du vivant.

« Podonipsie », cette « performance » pour reprendre les étiquettes de l’art contemporain, poursuit l’aventure autrement : en lui offrant une forme vivante où s’exprimer, en déplaçant le lien vivant vers l’interaction entre humains et, qui sait, vers la communauté des hommes.

Forme vivante et humaine, elle met l’œuvre en action et interaction avec l’expérience vécue et partagée. Le réseau d’interactions est ici celui des corps et des « esprits ».

Par cette expérience, l’acte ouvre à d’autres forces qu’une simple performance : il renoue le lien rompu avec le rituel sacré aux origines de l’art et dans les cultures des peuples premiers. 

 Singulier brouillage des catégories de l’histoire de l’art, comme la distinction, pourtant très fine, entre « aura » et « valeur d’exposition » (Walter Benjamin), qui oppose art sacré et art contemporain. Ici, une chose est sûre : l’art n’est pas art par sa « valeur d’exposition ». Encore moins, à contre-courant des tendances lourdes, désormais, d’« exhibition » de Soi. La vidéo de « Podonipsie » n’est pas un post qui « fait le Buzz » (le nombre, simple extériorité quantitative), mais une œuvre d’art totale (performance, scénographie, réalisation, image, musique…) à vivre holistiquement (par l’individu singulier relié à une communauté de rencontre, tissés d’intériorités qualitatives). Images physiquement en mouvement, elle fait lien vers les corps réels, mais c’est la performance « live » qui concentre toutes les puissances du vivant : corps réels immergés dans l’expérience, en interaction actualisée et non seulement virtuelle, participation psychophysique du groupe, transformation des participants par l’échange d’énergie, humanisant l’échange métabolique entre organisme et milieu de vie. Ils n’y sont plus simples spectateurs, mais « expérienceurs », comme dans les formes contemporaines d’art immersif et interactif. 

Pourtant, l’écart avec les formes dominantes de l’art contemporain en matière d’interaction, reste marquée. D’abord, malgré la co-constitution de l’expérience performative, à la différence des œuvres contemporaines où c’est la multiplicité aléatoire des expérienceurs qui ferait sens à partir d’une « proposition » au sens vide, à remplir par les actants, celle-ci instaure une « réelle présence » (George Steiner) dans laquelle se déploie l’intention d’un « créateur ». En outre, l’interaction est réellement vivante, à l’autre pôle de la dématérialisation et de la décorporation de l’art numérique : dans l’expérience de la matière et des corps. L’interaction physique, via la ritualisation du geste, entre la performeuse et des humains qui ne sont plus seulement un « public », mais participent à l’action : physiquement, en prêtant leur pied, mais aussi par psychokinésie, participation virtuelle qui, via système nerveux et images mentales, accompagne le geste et la sensation en les vivant de l’intérieur. Simple phénomène psychophysique : l’amateur qui regarde une action sportive en étant « pris » par le spectacle (qui est alors plus qu’un spectacle) ébauche le geste du sportif, expression physique de son image mentale par immersion et participation.

Les corps, alors, tendent à devenir un seul et même corps.

D’autres seront plus sensibles au « halo » spirituel par « l’aura » qui émane de l’acte pour ceux qui la sentent, comme les hommes préhistoriques croyaient voir des esprits dans les figures peintes des grottes, donc les voyaient. 

Dans la performance-rituel proposée par Sorane Rotellini se joue une expérience indissociablement extérieure et intérieure, physique et psychique, individuelle et collective. Qui fut « sacrée » et « spirituelle » dans les rituels des premiers hommes à pratiquer ce que l’on nommera rétrospectivement de « l’art », ceux des peuples premiers, où art et rite magico-religieux étaient probablement indissociables. 

Enracinée dans les origines de l’art, qu’elle fait renaître autrement, cette expérience d’intense présence ouvre à l’avenir à faire, au lien individu/humanité à retisser par l’œuvre se faisant.

Comme si elle en faisait le plein dans le milieu naturel, la marche du groupe à travers la nature fait partie de la démarche pour donner forme aux énergies invisibles et visibles qui nous lient, entre vivants, entre humains. C’est une simple marche à travers la nature, mais comme chez les land artistes américains Robert Smithson et Richard Long, où la marche est démarche en nous réenracinant dans la nature et l’action, loin des musées, elle a un sens aussi symbolique que physico-biologique. 

Physico-biologique, d’abord. Dans le village de montagne pyrénéenne où elle vit depuis presque vingt ans comme dans son lieu de naissance et d’enfance, l’Ariège, petite fille marchant et rêvant dans la nature, beaucoup connaissent la marche : si ce n’est plus en sandales comme au temps des premières podonipsies, c’est en grosses chaussures qui emprisonnent le pied. Quel plaisir de les enlever et de se les faire laver et masser ! 

Mais à l’expérience physique se mêle un écho sacré, même si nous n’y croyons plus. Non seulement la marche nous réenracine dans la nature, mais comme la podonipsie artiste qui lie la communauté revivifie forces et formes du rituel sacré, la marche retrouve l’élan intérieur et la forme de la procession. De tous âges, enfants, vieux, toutes libertés de conscience, croyants, athées, ré-enracinement dans les forces naturelles à contre-courant des séparations identitaires, comme celle des sexes (aussi loin des rituels religieux ancestraux réservés aux hommes que des performances politiques « entre-filles » de l’art engagé ultra-féministe, dont l’art, vice de tout art engagé, est trop souvent écrasé sous l’Idéologie, nouvelles tendances lourdes des grandes capitales occidentales comme Paris, Berlin, New-York : le milieu de vie comme géographie culturelle, Hautes-Pyrénées, Ariège, n’est pas pour rien dans cet enracinement) : communauté des humains. 

La marche du groupe conduit à un lieu clos, qui peut être une chapelle, une grotte ou une grange, dit l’artiste. Renouant avec les rituels sacrés, « magico-religieux » (Leroi-Gourhan) de « l’art » préhistorique et des peuples premiers. Oui, pour peu que le lieu fût consacré, que l’officiant eût tracé le cercle ou qu’il détournât une grotte (pour le préhistorien J. Clottes, les grottes ornées, choisies pour rites magico-religieux, se distinguaient des grottes-habitat) ou une grange de leurs fonctions utilitaires et qu’il ressemblât au ventre protecteur et donneur de vie (de la terre, de la femme), n’importe quel lieu physique où se réunir et se recueillir pouvait être choisi. Comme les cachettes des enfants où ils rêvaient le monde, lieux réels où ils vivaient des expériences réelles de projection imaginaire, prêtant vie à leurs jouets, aux aspérités et fissures de la matière, aux ombres : « hétérotopies » (Foucault), ces lieux réels-imaginaires où se retrouvent l’enfance de l’humanité, notre enfance individuelle et l’imagination créatrice de l’art. Le temps aussi, y est vécu différemment (hétérochronie). Ici, ralenti. Pour rompre avec la vitesse de nos activités pratiques, de la société du travail et de la consommation.

Bref, « l’officiante » et les « expérienceurs » se plongent par l’imagination, l’immersion et l’interaction dans un espace-temps autre, libéré des habitudes de la vie quotidienne. Comme la foi, le jeûne, voire des substances psychotropes durent favoriser les expériences proto-chamaniques de rupture avec l’espace-temps dit profane pour vivre une expérience qui fut autrefois sacrée. 

Silence : propice au recueillement : au basculement dans un autre espace-temps. Si ce n’est celui du sacré comme communion, celui de l’art comme communication non verbale des corps et esprits -et des corps sentant-pensant entre eux. 

Sans culture religieuse et se gardant, sensibilité au vivant, des tendances à l’intellectualisation de l’art conceptuel, dans la recherche préparatoire de l’artiste à cette performance ritualisée, c’est par le pied que tout a commencé. Cette émergence individuelle de l’œuvre rejoint sans le savoir celle de l’espèce : « L’humanité commence par les pieds » (Leroi-Gourhan, préhistorien) : révolution anthropologique : dans la foi religieuse comme la métaphysique dualiste d’inspiration chrétienne, c’est par l’esprit. Ici les deux pôles s’enlacent : le haut et le bas. Le pied nous rappelle au sol : aucun risque d’envol mystique : le spirituel est ici détourné dans une pratique du corps. Le pied nous rappelle au bas, trop négligé et pourtant organe de la station verticale qui distingue homo sapiens de ses cousins les singes et de la marche qui fit le nomadisme des premiers humains avant leur sédentarisation. 

Si le pied est le bas, le haut n’est ni l’âme des monothéismes dualistes, ni le cerveau des neurosciences : l’expérience à laquelle nous invite Sorane Rotellini est expression du vital, non du spirituel, pas plus qu’une construction intellectualisée d’art conceptuel : par la détente du corps, elle favorise celle du néo-cortex -et vice-versa. Rappelons cette évidence physique : après leur première pousse infantile et avant de les perdre, le haut du corps n’est pas la tête, mais les cheveux. 

Oui, comme il y a une vie des pieds, il y a une vie des cheveux. Un « esprit » des pieds, des cheveux ? C’est ce que donne à ressentir l’expérience, même si nous n’y croyons pas. 

En revivifiant les forces à l’œuvre dans la nature vivante, nos corps non scindés par le travail, la répression de leurs potentiels, la mécanique des habitudes, de la reproduction-consommation d’images et de la passivité écranique contemporaines, Sorane Rotellini renoue avec le corps vivant comme avec la naissance de l’humanité et ses premiers rituels. Nul besoin de croyance au sacré, au rite, ni à quelque religion : cette performance est bien ouverte à tous, pour peu qu’ils vivent l’expérience d’échange et d’immersion : n’y restent pas extérieurs, simples spectateurs. 

Nombre de participants parlent à Sorane Rotellini après la performance rituelle pour lui communiquer leurs sensations et sentiments, leur vécu de l’expérience : certains étaient « dedans », d’autres « gênés ». Mais ce dérangement même est le signe d’une action réelle sur les corps « sentants, pensants et semblables à moi » (Rousseau, philosophe de la communauté et d’un art qui touche les cœurs, notre nature profonde, subjectivement vécue, mais universellement partageable : ne cherche pas à provoquer l’admiration de la raison –« c’est bien fait », ni à flatter les sens par d’agréables artifices -« ça me plaît »). 

 Pourtant, tous ceux qui se sont fait laver les pieds et ont osé partager leurs sensations après l’expérience disent avoir éprouvé du plaisir. Quel plaisir ?… 

Du contact physique d’abord : avec les matières, avec des mains et des cheveux. En un lieu trop peu touché, caressé, massé : les pieds. Cheveux et mains, si sensuels, comme le pied cet oublié de la culture occidentale contemporaine, prisonnier des chaussures, martyrisé. Le pied : sensualité asiatique. 

Les mains, souples, les cheveux, épais et ductiles, enlacent, enveloppent, caressent. Puis les cheveux sont enduits d’une matière semi-liquide, épaisse, malléable, espèce de peinture concoctée dans son chaudron par la plasticienne-magicienne. Une matière sensuelle qui ne coule pas comme l’aquarelle, mais tout en caressant, enduit, enveloppe, pétrit, adhère et agit comme un baume. La formule ? Poudre de maquillage cuivrée, paillettes cuivrées, huile d’ylang ylang, huile végétale. Mais n’en dévoilons pas tous les secrets de fabrication : on imagine l’artiste préparant le mélange avec amour et minutie dans son laboratoire digne des alchimistes médiévaux… 

Car l’expérience, comme sacrée, est comme animée par un rêve alchimiste : transformer le plomb (des pieds lourds) en paillettes d’or, matière « noble » dans l’art sacré, qui brille à la lumière -et or du baume qui transforme les peines en plaisir. Or dans les mains et les cheveux, or sur les pieds et chevilles… Sans oublier, avec la vue et le toucher (la musique du silence aussi), pour s’approcher de l’expérience totale par sa polysensorialité, le parfum envoûtant… 

Ces plaisirs (interaction et immersion réelles, toucher, parfum), la vidéo ne peut nous les offrir : il faut les vivre : se faire laver les pieds dans ces cheveux et ces mains, dans cette espèce de peinture épaisse qui ressemble à de l’or sombre, plus envoûtant que le cuivre, comme le parfum entêtant qu’emportent sur leur peau ceux qui ont prêté leur pied… o cette matière… o ces corps… o ces sensations… o cet esprit… enfin réunis, à l’opposé de nos métaphysiques dualistes comme de nos manières de les vivre dans la séparation, l’oubli de l’un ou de l’autre. 

Malgré la sensualité des matières mêlées, du geste et de la caresse, ce plaisir, pourtant, n’est pas érotique : devant tous et dans un lieu sacré (chapelle) ou qui recrée une atmosphère sacrée, l’expérience n’a pas cet intime-là et le hiératisme, la fermeture même du visage, des lèvres, des postures du corps de Sorane Rotellini détournent l’énergie vers l’expérience intérieure repoussent, comme par magnétisme, toute projection vers le corps sexué. 

Oui, c’est comme par magnétisme aussi que les mains et les cheveux semblent prendre les maux qui se concentrent dans les pieds car ils ne peuvent pas aller plus bas -quand ils ne s’enkystent pas dans la tête, parce qu’ils ne peuvent pas aller plus haut. Tout se passe comme si nous avions besoin de l’énergie et du soin de l’autre pour les faire sortir de nos corps, comme dans l’apposition des mains. Et quoi de plus parlant pour comprendre que l’expérience ritualisée n’a pas besoin de foi pour agir et peut être vécue par tous : le rituel ésotérique chrétien ou celui, païen, du magnétiseur se retrouvent dans des pratiques thérapeutiques de plus en plus nécessaire pour alternative à la chimie : kinésithérapie, pratiques du corps inspirées des spiritualités orientales, toucher, caresse des malades, surtout les enfants et les vieux, en hôpital. 

Mais ici, loin, très loin des structures de soin, c’est l’art dans la vie, ouvert à tous, qui protège, intensifie et célèbre la vie. La vie non découpée, décomposée, la vie comme totalité : pas seulement celle, biologique, des vivants, mais le lien qui unit les humains. Présence à soi/présence aux autres. Dans l’art du silence, du ralenti, de l’acte libéré de l’action pratique. Et politique, loin de « l’art engagé » et de la confusion art/idéologie qui vide l’acte artistique ou l’œuvre de sa puissance esthésique (sensations). A moins d’une forme d’engagement : d’écologie naturelle et humaine comme dans le land art et l’esthétique environnementale. Comme dans un autre espace-temps, sacré, mais hors sacré : naturel et humain : se réunir soi, corps-esprit, se réunir avec les autres. Se retrouver, partager.

Ecoutons encore les participants après l’expérience : « On s’entendait respirer » : littéralement, on s’entendait soi, on entendait les autres. Comme un seul corps (esprit ?) : dans un silence et un rituel qui impressionnent un peu, même dans l’indifférence à toute religion ou magie, qui n’a pas tendance à respirer dans le rythme des autres pour s’y fondre, qu’on ne l’entende pas ?… Dans cette performance interactive ritualisée de Sorane Rotellini, les corps sont médiums et la co-présence des corps fait corps.

Corps et cœurs. Car le cœur, centre de circulation sanguine comme organe-pompe à sang et indissociablement, dans cette biologie imaginaire, centre métaphorique des sentiments, est, avec le corps, au coeur de toutes les expériences artistiques de Sorane Rotellini : lorsque nous parvenons à relâcher la tension de l’hyper-cérébralité, corps et cœurs peuvent vibrer à l’unisson. 

Par communication non verbale des corps, esprits et cœurs, se joue encore une autre polarité qui trouve ici une manière, par le tout de l’expérience, extérieure-intérieure, collective-individuelle, d’éviter la scission, voire l’opposition : l’interaction du groupe, le secret de l’intime. Cet intime-là, malgré les mots échangés, chacun le rapporte chez lui comme un secret dont il n’a pas lui-même la clé. C’est ce qu’on appelle « être troublé ». D’où vient, chez Sorane Rotellini, cet art du trouble ?…

La réponse, bien sûr, est impossible. Pour l’artiste aussi d’ailleurs. Mais l’on peut au moins recueillir ses paroles : ce dont elle est consciente et qu’elle peut verbaliser. Car c’est bien par intuition -ou instinct d’artiste, que Sorane Rotellini retrouve, avec les forces du vivant, les rituels sacrés et la mystique. 

Pour comprendre la puissance de cet obscur sentiment que chez Sorane Rotellini seul révèle, mais alors comme une évidence, l’acte artistique et pas seulement le vivre, la référence à la biologie et l’anthropologie reste insuffisante : sa dimension symbolique requiert un peu d’histoire religieuse. Pour les Grecs de l’Antiquité et les premiers Juifs, le rituel de podonipsie était un geste honorifique prodigué au visiteur par un serviteur ou un esclave. Alors et dans ces pays chauds, on marchait en sandales : les pieds du voyageur étaient sales et fatigués. Dans la performance de groupe proposée par Sorane Rotellini, si la marche fait partie de la démarche, c’est aussi pour que le lavement des pieds ait cette même efficace : ne soit pas un simple concept. 

Sans oublier que « Podonipsie » revisite l’expérience spirituelle de la communauté. Notre culture d’origine chrétienne hors Eglise, institution et dogmes religieux : l’esprit du christianisme : l’incarnation (donc le corps), l’égalité (par l’amour). Pour les chrétiens, le Christ est l’incarnation de Dieu : l’Esprit divin dans un corps humain. Dans les Evangiles, censées exprimer la foi par la vie de Jésus et son amour plus que l’obéissance aux Ecritures comme chez les pharisiens, Juifs qu’elles considèrent comme formalistes et puritains, attachées à la lettre du Texte loin de son « esprit », Jésus rappelle à Simon le pharisien le rituel de podonipsie, car celui-ci est plus qu’un rituel : c’est un acte d’amour et l’amour est divin : c’est alors une femme qui lui oint les pieds de parfum… cet acte d’amour, comme l’a bien senti Sorane Rotellini et comme le ressentent les participants, est loin du formalisme comme du puritanisme. Creusons encore l’acte d’amour où l’esprit ne fait qu’un avec le corps : en lavant les pieds à ses apôtres, Jésus prendra la position du serviteur et de l’esclave. C’est son humilité, un abaissement qui élève : « Quiconque s’élèvera sera abaissé, quiconque s’abaissera sera élevé » (Matthieu, 23 : 12). Et Jésus aurait lavé les pieds de ses apôtres la veille de sa Passion : la souffrance du percement des pieds s’oppose à la joie de leur lavement. La podonipsie chrétienne est plus qu’un rituel honorifique : comme dans son origine juive où les croyants le pratiquaient à Pâques, au printemps, où les plantes renaissent et dans certaines traditions chrétiennes, juste avant les Rameaux verdoyants, c’est un acte qui célèbre la vie, avant d’annoncer la souffrance du Christ et sa mort par amour des hommes. Tout-un célébration de la vie et don d’amour. 

« Vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres », disent les Evangiles. Communiquer la grâce invisible par un acte visible : sacrement. Mais l’appel à cette grâce d’ici-bas (pieds) nous touche tous, croyants et athées, comme la nature, cette autre source d’énergie et d’inspiration : pourquoi ne pas concentrer cette pratique dans la famille, pour nos proches aimés, enfants, parents, grands-parents… ou au moins celui ou celle qui « partage notre vie » ?… en pleine nature, pour se détendre et s’ouvrir davantage ?… 

Le groupe est de plus en plus rarement réuni et animé par des valeurs communes : l’échange, le don, l’amour peuvent commencer entre toi et moi, avant d’essaimer.

Pour notre espèce, le milieu vivant est la nature, mais aussi la communauté humaine : l’échange vivant tisse des liens qui résistent à l’espace-temps de la séparation. Ce détournement de la podonipsie en performance artistique dépasse infiniment la valeur esthétique de l’expérience artistique : c’est un rituel sans transcendance, sans dieux, mais retissant le lien humain. Amour pour seul sacré, pour seul œcuménisme, voilà la force qui relie, par-delà les appartenances identitaires ou confessionnelles, les croyances, la foi ou l’athéisme, avec la vie et les autres, ouvrant notre communauté de vivants à une communauté d’amour. 

Sans religion, magie, ni psychothérapie verbale, cette performance d’un genre spécial nous aide à nous réunir : avec la nature, avec nous-même, avec les autres. « Mettre des mots sur les maux », disent les psys spécialisés en « cure de parole » (Freud) ? Ici, au contraire, c’est le corps qui « parle » : sans un mot. Mais ce qui « parle » en lui est plus que le corps mécanique : il souffle à ce que nous nommons l’esprit sans savoir ce que c’est, dans l’échange d’énergie intérieure d’autant plus intime qu’ils ne font qu’un : tant qu’à croire à quelque chose, au lieu de s’égarer dans toutes les croyances mortifères, croyons en cette magie blanche : l’amour qui donne et redonne vie. 

Comme une officiante de rituel sacré -ou comme une magnétiseuse, Sorane Rotellini prend nos maux dans ses mains, dans ses cheveux pour nous en libérer ! Sans religion, ni magie : juste de son corps animé de cœur et d’esprit. Non, sans s’abaisser, bien au contraire : dans le pouvoir du don et la puissance de ses mains et ses cheveux. Car le corps, c’est aussi cette sensualité que nous pourrions partager quels que soient nos âge et sexe : celle qui fait du bien comme la main thérapeute animée de tendresse, celle que la culture occidentale a refoulée, scindée entre travail plus ou moins épanouissant et sexualité plus ou moins refoulée, ses polarités dualistes. 

Vivez l’expérience ! Le corps s’en souviendra. L’esprit, le cœur aussi peut-être, qui ne font qu’un avec lui. Car les échanges d’énergie qui se jouent dans l’expérience agissent aussi comme un dernier potentiel, une question qui reste informulée au fond de nous : les corps participants dissémineront-ils cette énergie concentrée en eux, cet élan vital à partager, cet amour qui sait ?

Michaël Hayat, philosophe du vivant et de l’art, ex-chercheur en esthétique (Représentation et anti-représentation : des beaux-arts à l’art contemporain, Arts assistés par machine et art contemporain, Dynamique des formes et représentation : pour une biopsychologie de la pensée, Psychanalyse et biologie, Philosophie biosymbolique de l’humain et représentation du réel.

Présentation de l’exposition
« Noyau caudé. Toisons » de Sorane Rotellini à la Maison du Pastoralisme à Azet (juin à septembre 2017).
Bernard Soubiron, Président de l’Association Le Transfo C2L’Art.

Unité́-Diversité́

Les différentes créations présentées à la Maison du Pastoralisme forment un tout et sont rassemblées à dessein par l’artiste : il faut y voir le développement dans le temps d’une démarche, d’un mouvement unique.

Or les techniques utilisées, les supports, ce qui nous est donné à voir et à ressentir, tout pourrait nous sembler de prime abord fort hétérogène : courts métrages video accompagnés d’une création musicale originale, installations, sculptures, dessins ; essayons de trouver le lien, les liens permettant de mieux appréhender la démarche de Sorane Rotellini et peut-être une généalogie possible de ce projet.

Les mots qui viennent à l’esprit spontanément seraient des couples antithétiques : Parcours, transformations/arrêt sur image ;
Observation aigüe, quasi clinique /imaginaire, rêverie.

L’artiste semble vouloir nous déplacer nous-mêmes hors de nos représentations, de nos repères : comment gérer les proportions, les échelles, en passant d’une œuvre à une autre ? Une fois quitté le parcours des moutons partant en transhumance estivale, fort rassurant, nous sautons dans des univers où nous peinons à nous situer : sommes-nous confrontés à l’infiniment grand, à une ou plusieurs planètes (dans le grand dessin) ? Entrons-nous dans l’infiniment petit en voyant tout ce que notre vision commune laisse échapper dans un brin de laine ? Aussi est-ce bien nous, spectateurs, qui transhumons de nos représentations sommaires du monde à une approche nouvelle étonnante de l’existant, du vivant, et peut-être bien aussi de nous-même…

Unité-Dualité-Interaction

Déjà dans la double vidéo passée en parallèle, le choix d’un double point de vue : celui du bélier chef du troupeau, des animaux donc, et celui du berger et des accompagnateurs : le point de vue des hommes. La mise en parallèle ou en dialogue de ces deux points de vue, tend à nous décentrer, ouvre une brèche libératrice, plurielle, dans la « lecture « du monde, dans la façon de le vivre également. Sorane Rotellini explore cet entre-deux et nous fait plonger ou voler dans d’autres dimensions. Ce projet interroge les liens et la spécificité de notre perception du monde, en tentant de la confronter à l’altérité ou à la similitude de la perception du monde humaine/animale, interroge aussi la façon dont les perceptions sont répercutées, décodées, transformées par les cerveaux (animal,humain). Ce faisant c’est notre cerveau qu’elle sollicite, tout autant que nos sensations ou notre imaginaire, par les créations qu’elle nous propose. La notion de binarité présente dans les couples (homme/animal et perception/intellection) se retrouve en écho dans la double couleur de la laine. Sorane Rotellini aurait pu choisir de mélanger les toisons des brebis blanches et celles des brunes. Au contraire, elle les distingue bien et ce principe reste structurant dans les créations : les deux toisons installées chacune d’une couleur avec au sein de chacune d’elles un élément symétrique de l’autre couleur comme dans le symbole du Yin et du Yang : un peu de Yin dans le Yang et de Yang dans le Yin… symbole du principe dynamique à l’œuvre dans toute la création. Les deux sculptures -« spoutniks »- obéissent eux aussi, à cette dichotomie noir/blanc. Mais dans tous les cas les deux éléments contrastés sont toujours placés côte à côte, comme indissociables. On pourrait y voir une image du cerveau lui-même constitué de deux lobes indissociables, symétriques,mais ayant chacun des fonctions distinctes. De même, dans les 6 petits formats carrés, il semble que ces derniers sont appariés : aux trois formats carrés inférieurs clairs reliés entre eux par une parenté graphique, correspondent en vis-à- vis vertical, trois formats identiques-très différents des trois inférieurs- dans les formes représentées, mais très reliés entre eux par leur graphie et leur atmosphère. Ainsi une série plutôt en clair-obscur avec en dessous, une série symétrique plutôt en fond très clair ; un peu comme les deux toisons, un peu comme les deux sculptures. Les dessins inférieurs, clairs et précis évoquent les dessins d’un naturaliste : étude au plus près, à l’encre, pour ne rien perdre des détails et où les couleurs les plus réalistes possibles, rendent compte des matières, de l’aspect d’une manière si scrupuleuse, si fidèle, que la réalité commune, la vision distraite stéréotypée, en est remise en question. Quoi ? Est-ce bien un brin de laine vu sous différents angles ? Les formes paraissent étonnantes ; il s’en dégage parfois une impression d’incongruité ou de fantaisie apparemment éloignée de la « réalité » à laquelle nous nous rattachons d’habitude.

Mais si cet « hyper réalisme » des dessins du bas nous frappe par sa singularité, que penser de la série symétrique supérieure qui, au-dessus, paraît apporter une alternative ou bien un prolongement ? A bien observer la paire de dessins de l’extrême droite, on voit nettement, par le motif du filament déployé présent dans les deux dessins superposés, qu’il existe une similarité, un point de départ commun. Mais Sorane Rotellini nous fait entrer dans une autre dimension ne serait- ce que par l’atmosphère lumineuse et le choix des teintes dominantes. A contempler pendant un certain temps l’un de ces dessins supérieurs baignant dans un étrange clair-obscur, on se croirait plutôt en présence d’étranges corps cosmiques, planètes, cernés par la lumière frangeante d’une source lumineuse cachée, en éclipse… ou alors dans un renversement paradoxal, s’imagine-t-on embarqués dans un voyage intérieur. Comme dans le film de Joe Dante, Innerspace (traduction française L’Aventure intérieure (1987), nous voici rapetissés et en voyage dans un corps nous paraissant gigantesque, mis en présence de cellules, de noyaux caudés peut-être (Rappelons que Sorane Rotellini a intitulé́ initialement son projet présenté ici Le Noyau caudé terme anatomique désignant un organe du cerveau, pourvu d’un appendice évoquant une queue (latin « cauda »). Quel rapport avec une transhumance estivale ? Eh bien étonnamment, la représentation en volume 3D des noyaux caudés de notre cerveau (un par hémisphère) ressemble à : …une paire de cornes de bélier ! Mais après coup on peut se dire qu’il s’ agit de très gros plans de fibres laineuse vues au microscope, avec cette lumière d’en dessous donnée par le miroir ou la lampe du micoscope… Ambivalence ?

Mais nous approchons du même coup une caractéristique propre à la vision du monde de Sorane Rotellini dans ce projet : entre l’intérieur et l’extérieur, poussés même aux limites de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, il existe des liens, une relation, et même pourrait-on dire une sorte de respiration qui nous fait passer, pour un même phénomène, du dedans au dehors, du très proche au plus lointain, du familier à l’étrangeté. Aussi éveille-t-elle désormais en nous une sorte de sensibilité aux échos, et cela en passant d’une œuvre à l’autre. C’est sans doute le dessein, le projet de l’artiste de nous faire ainsi passer par ses créations à travers plusieurs dimensions, plusieurs réalités ; mieux à nous les faire vivre simultanément comme possibles, sans exclusive.,

Des œuvres intrigantes, mais agissantes

Dans l’installation des deux toisons laineuses se cotoyant, chacune reprend l’appariement blanc (ou beige) avec le noir. Certes elles sont constituées de laines des deux couleurs présentes dans le troupeau, mais on aurait pu imaginer une toison mélangeant les deux teintes ; tel n’est pas le cas. Ce principe se retrouve validé dans les deux sculptures avec leur noyau sphérique noir ou blanc et leurs « antennes « branchues ». Comme pour les deux toisons installées chaque objet est monochrome soit noir soit blanc, avec ici, des appendices assortis de même couleur. Dans ces deux œuvres on remarque que chaque élément est constitué́ d’un élément principal rond ou sphérique non régulier avec des variations, des courbes propres : nous sommes dans le vivant, l’organique d’où̀ émergent ou vers quoi convergent des excroissances fines, irrégulières comme des racines ou bien des branches. Ne pouvons-nous pas associer à ces éléments une homologie avec des cellules ? La création de Sorane Rotellini, par sa constitution (morphologie), nous entraîne dans une rêverie, mais aussi une réflexion sur le vivant, sur les différentes connexions intervenant à tous les niveaux entres les composantes de l’être ; qu’il s’agisse de sa constitution interne, endogène, ou qu’il s’agisse de ses liens avec le milieu extérieur dans lequel il est immergé. Ainsi le mouton quittant son séjour d’en-bas, partant pour le monde des estives, perçoit intensément le changement de milieu, il réagit avec l’univers qui s’ouvre devant lui, il est tout entier en interaction heureuse avec les senteurs, l’herbe fraîche. Peut-être son atavisme, sa mémoire des années précédentes le mettent en interaction avec ces signes du changement de cadre et de vie. Mais le spectateur visitant l’exposition de Sorane Rotellini, lui aussi part de représentations communes, courantes, pour découvrir par un dialogue avec les œuvres présentées, de nouvelles dimensions, de nouvelles perspectives questionnant son être au monde son rapport à lui-même et au monde extérieur. L’artiste elle aussi a sans doute fait elle-même cette expérience, ce questionnement en réalisant les pièces de cet ensemble. Quel est l’élément fondamental à l’origine de ce parcours ? La laine…

La laine : redécouverte d’une matière paradoxale : du brut à l’élaboré.

Présence de la laine : matériau terrien, brut, et matière transformée, aérienne

L’artiste est toute entière en éveil face à ce matériau, quelle redécouvre dans ce projet. Elle refait le parcours intégralement et personnellement : elle accompagne les brebis en estive, elle récupère leur laine, la trie, la lave, la fait sécher, la carde, la feutre…

Tantôt dans la série des trois petits formats inférieurs, on perçoit l’aspect très terrien de la fibre laineuse : couleurs de terre, connotations chtoniennes de cette matière à l’aspect de glaise, ou bien impression que parfois on voit des formes originelles d’une matière associée à des images de l’ origine : sorte de tresse de terre, images peut-être de graines, de semences en attente de devenir, systèmes d’accroches, en formes de griffes, suggérant une certaine agressivité, une sorte de violence originelle. On peut voir dans ces trois dessins d’observation minutieuse une sorte de processus déclencheur à l’œuvre, de l’œuvre, une « rêverie de la volonté » dirait Gaston Bachelard : où la matière est présentée comme en puissance, suscitant une volonté d’agir, de transformer, de susciter d’autres formes, bref, de créer.

De même, dans cet ordre d’idées, la série homologue supérieure ne serait-elle pas à lire comme des formes en gestations, des atomes de créations en devenir dans l’univers intérieur, l’intimité de la volonté créatrice ? Sorane Rotellini va transformer cette matière brute, rêche, imprégnée de suint, de nœuds, de graines, de brindilles accrochées dans l’épaisseur de la toison. Elle redécouvre en les mettant en œuvre, les procédés traditionnels du tri, nettoyage, lavage, séchage des toisons mais dans un but cette fois unique, créatif, a priori pas utilitaire. Le parcours naturel, traditionnel de la montée en estives, puis plus tard de la tonte et du traitement de la laine, est complètement redécouvert par l’artiste qui, dans cette expérience nouvelle pour elle, découvre ensuite, produit elle-même une matière nouvelle, la laine travaillée: source de sensations, de rêveries créatrices, d’œuvres.

On trouve aussi dans les créations présentées les attributs de la laine transformée : légèreté, souplesse, intimité, caractère aérien, métamorphose… Nous y viendrons en nous attardant sur le grand dessin.

Est-ce pour cette raison que la recherche, la valorisation des sensations, des sollicitations de la matière étrange, à la fois terrienne, et aérienne qu’est la laine fait naitre ce motif récurrent des connexions matérialisées, informant le noyau central ? [voir dans les diverses productions, les manifestations de ce module : noyau ou masse d’où sortent des filaments, des appendices en forme de linéaments : de la masse (ie du donné initial,brut) se développent toutes sortes de prolongements, vivants donc irréguliers, imprévus, fins, voire ténus, un peu comme les diverses rêveries, les diverses productions propres à l’artiste émergent de cette matière , la laine, redecouverte, singulièrement, par Sorane Rotellini.

Mais qu’est-ce que créer sinon « se brancher » par les moyens les plus divers et les plus fins possibles sur le monde, le milieu environnant, pour l’appréhender, en mesurer et ressentir les particularités, puis en faire autre chose d’unique par le geste artistique, en suivant des impulsions, des rêves singuliers ?

Le Projet « Toisons » : l’art de nous faire traverser les apparences

Ainsi l’expérience complètement personnelle de cette nouvelle matière, si spécifique, la laine, suscite une sorte d’observation aigüe, hyperréaliste de fragments du réel, mais aussi des états psychiques, des rêves profonds, générateurs d’images et d’objets particuliers, surtout pas gratuits : ils répondent à une sorte de nécessité, à un cheminement intérieur de l’artiste. Au cheminement de la transhumance animale succède un autre parcours, total, celui du processus créatif initié par la laine. Et ce faisant l’artiste relie à sa façon le paysage, les bêtes, le monde extérieur et son propre monde intérieur, questionne son propre rapport aux êtres, à elle-même et aux autres. Ce faisant ses créations déclenchent en nous un questionnement homologue.

Par exemple attardons-nous devant le grand dessin lui aussi constitué de deux formes. Ici, comme dans les six petits formats, il s’agit d’un dessin, mais de grandes proportions par rapport aux autres. Et ici on perd l’appui référentiel à la matière réelle de la laine. Il s’agit de deux formes de grandes proportions mais qui ne semblent pas, bien que proches, deux représentations du même objet : au début on pourrait imaginer que d’une forme à l’autre on passe d’une représentation en plan à une représentation en volume d’une entité unique…Mais est-ce le cas ? Certes, les deux formes sont traversées de part en part d’une droite, d’une césure commune aux deux formes ; et la répartition des surfaces, presque identique dans les proportions, pourrait laisser à penser que c’est une forme unique présentée sous deux faces traversée par la même coupure.

Mais pourquoi ce dessin a-t-il une telle force, un tel pouvoir de fascination ? C’est peut-être cette interrogation, ce doute, qui nous fait osciller de la contemplation de la forme supérieure, à celle du dessous :

Dans la forme supérieure on ne peut que rêver à la douceur, la souplesse d’une matière apparemment agrégée, comme une toison ; les effets suggèrent une sorte d’épaisseur, confortable. Pourtant les formes, le contour souple et irrégulier, éloignent la forme de l’image d’un tapis aussi bien que celle d’une peau de mouton : rien d’orthogonal, de mécanique ; c’est la souplesse et le naturel du vivant, mais libérés du réalisme. C’est peut-être là un rêve de laine … rien d’agressif, au contraire, une sorte de forme apaisante, rassurante. Un monde souple et accueillant, chaleureux malgré l’absence de couleurs…

Dans la forme inférieure, on passe à un volume, lui aussi vivant dans son absence de contours réguliers. Ici la douceur est aussi sensible par le dégradé subtil et les effets de volume. Mais on se trouve devant une énigme si l’on veut absolument trouver un lien direct avec le point de départ du projet. En a-t-on besoin après tout ? N’oublions pas que c’est le geste de l’artiste qui prime, même si on peut avancer quelques hypothèses. Ce qui compte surtout, c’est la force de cette co-présence des deux formes associées qui nous laissent en arrêt, en suspens, sans pour autant ressentir le moindre inconfort, plutôt le contraire : un état de contemplation, de douce rêverie. Rien d’aigu, d’acéré, tout est courbe, moëlleux, rien de rationnellement symétrique : on est dans des formes, un volume, marqués par le vivant, le naturel. Mais en faisant converger ces impressions vient émerger,comme de façon subliminale, une image de bien-être : celle d’un nid : le dessin supérieur laisse apparaître ces fines touches qui rendent lisse et douce une surface primitivement hérissée et composite : la matière est modelée, comme feutrée, accueillante. Quant à l’image inférieure elle pourrait très bien nous faire imaginer le volume d’un nid, son extériorité : nid-coquille en cours de construction ? Le dessin livrerait alors l’intérieur et l’extérieur d’un espace-refuge…Mais alors cette coupure traversante serait-elle à comprendre comme une sorte de menace renforçant la précarité de ce nid en train de se constituer ? ou alors annoncerait-elle la sortie hors du nid-coquille ? La scission représentée ne laisse rien voir du volume intérieur ; elle est traversante. Peur-être une image menaçante ou une fracture préfigurant une sortie, une naissance ?

Le dessin garde donc son mystère, son ambivalence. Mais on pourrait considérer que ce grand dessin est la dernière œuvre, chronologiquement parlant, du projet.

Si tel était le cas, Sorane Rotellini, en refaisant le parcours commun traditionnel de la transhumance, et du travail de la laine, a tissé son propre univers, marié ses rêves au monde, réinterrogé son rapport à la nature, les relations entre l’humanité et le monde animal, perçu les similitudes traversant des réalités apparemment distinctes, apparemment hétérogènes, dans plusieurs dimensions ou espaces : interne, externe, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, du biologique au cosmique. Citons Gaston Bachelard : » Dans sa fraîcheur, dans son activité propre, l’imagination, avec du familier fait de l’étrange. Avec un détail poétique [au sens de créatif] l’imagination nous place devant un monde neuf. Une simple image, si elle est nouvelle, ouvre un monde » in La Poétique de l’espace chap.V .

Ainsi l’artiste serait ici celle qui donne forme, qui génère une vie autre, sous la surface des apparences convenues, mais en passant par le geste artistique, en intervenant sur le matériau de la laine, devenu matière nouvelle, et matière à la mise en formes, en volumes, en images, de ce qu’elle pouvait receler au plus profond de son être.

Musée St Raymond (Toulouse)
« Graines. Semences d’origine biologique. Certifiées sans OGM » 2014.

Qu’il s’agisse de portraits impériaux ou privés, le peuple romain s’est particulièrement illustré par son goût pour la représentation naturaliste de la figure humaine. Saisi dans la pierre, le sujet s’inscrivait de la sorte dans la postérité, alors que la stylisation de ses traits permettait d’en idéaliser certains caractères-sérénité, beauté ou encore assurance-, de brosser une image à la fois flatteuse et honorable qui pourrait traverser les âges.

Dans le cas particulier des portraits impériaux, il est ainsi surprenant de constater à quel point la maîtrise de la personnification du pouvoir politique, confondant l’individu et sa fonction, à permis d’affirmer son caractère presque sacré. Majestueux et pleins de dignité dans leur mise en scène, les portraits de la Galerie des Empereurs n’ont en effet rien à envier à la politique-spectacle du monde contemporain.

Comme une réponse à plusieurs siècles de personnification du pouvoir, Sorane Rotellini a choisi de produire cinq piédestaux s’intéressant à l’identité humaine en tant que corps biologique. Semences biologiques. Certifiées sans OGM présente ainsi des entités hybrides-mi-humaines, mi- animales, mi- végétales- qui se font le contre point d’une culture selon laquelle l’Homme ne serait pas un animal comme les autres. Soucieuse de l’urgence écologique actuelle et du divorce de nos sociétés avec la Nature, Sorane Rotellini emploie des techniques répétitives et minutieuses-crochet, couture, cueillette, etc. – comme acte de résistance, ramenant pour l’occasion l’Humain à ses fonctions biologiques premières.

Anthoni DOMINGUEZ

Commissaire de l’exposition, Jardins Synthétiques, Musée st Raymond Toulouse.